Extraits des fiches du livre
Ce document a pour but d’améliorer l’efficacité des interventions en matière de formation/enseignement et d’insertion.
Le public dit « difficile » est le plus souvent en réinsertion sociale, prison, foyer, organisme de formation…, ont pour caractéristiques un manque de conventions sociales normées, de communication, mais aussi une image et une confiance de soi négatives. Toutes ces absences rendent ce public fragile face aux nombreuses interactions sociales présentes dans notre société. Elles provoquent parfois de l’agressivité vis-à-vis d’autrui et ne permettent pas le maintien d’une motivation.
Ce déséquilibre est omniprésent lors d’un suivi. La difficulté du travail avec ce type de public (majeur/mineur) est donc avant tout le
fait de son instabilité, aussi bien sur le plan familial que comportemental, ou encore sur le plan professionnel. Je ne rentrerai pas dans le domaine de l’accompagnement psychologique, domaine que je
ne maîtrise pas. Nous partirons du principe que le public dont je parle ne présente aucune pathologie grave. Le but de ce guide est de verbaliser chaque démarche qui se joue durant un accompagnement,
mais aussi de donner un sens à chaque action. Je dois également signaler que je ne me positionne pas en tant "qu’expert", mais que je suis tout simplement désireux de mettre en lignes mes expériences
et d’en faire profiter mes confrères de l’insertion, sportifs ou provenant d’autres disciplines. Pour chaque accompagnateur, la priorité est la mise en apprentissage, mais aussi le maintien d’une
motivation conséquente afin d’arriver à une certaine progression pédagogique et comportementale. Nous verrons que ces deux niveaux doivent évoluer ensemble pour parvenir à une bonne insertion ou
intégration. Je nomme « apprenant » : le pratiquant, l’élève, le détenu ou le stagiaire et « accompagnateur » : le conseiller, l’animateur, le formateur, l’éducateur, l’enseignant, etc. Les termes «
insertion » ou « objectif final », utilisés tout au long du document, peuvent être interprétés de plusieurs manières, à savoir : insertion professionnelle, retour à la vie extérieur. Pour commencer,
il est préférable d’utiliser une pédagogie active (participative) en y insérant respect, autonomie, responsabilité et confiance. La mise en place d’une relation de qualité entre l’accompagnateur et
l’apprenant est sans nul doute l’élément prépondérant de cette réussite. Ce fonctionnement doit être cohérent, c'est-à-dire qu’il doit respecter « coûte que coûte » une ligne de conduite
préalablement définie. D’autant plus qu’il ne peut être mis à mal par des contraintes institutionnelles et/ou sociales pendant la durée de l’accompagnement. Chaque accompagnateur doit posséder dans
sa boîte à outils flexibilité et fermeté, pour faciliter le bon déroulement de son activité. Tout en gardant à l’esprit qu’il est important d’être en adéquation avec sa personnalité, afin de rester
épanoui dans son travail et de maintenir la même qualité d’enseignement.
Savoir rebondir
Quelquefois, durant une séance ou un entretien, on peut rebondir sur un fait, une phrase, un comportement, pour improviser « une petite leçon ». Ces moments sont souvent
davantage retenus par les apprenants.
Séance de sport à l’École de la Deuxième Chance de Marseille :
Lionel : Allez boire !
Fred, Yacine et les autres : On n’a pas soif !
Je profite de ce retour pour m’adresser au groupe :
Lionel : Je suppose que avez fait au moins une fois la cuisine dans votre vie et donc que vous avez nettoyé les assiettes ou la table avec une éponge de cuisine
?
Le groupe : (rires) Oui !
Lionel : Nous allons comparer l’éponge à vos muscles. Lorsque l’éponge est sèche, premièrement vous perdez en efficacité au niveau du grattage, et en plus elle risque de
se désagréger. Par contre, lorsqu’elle est mouillée, vous nettoyez mieux et vous ne l’abîmez pas. On oublie volontairement l’échauffement et la montée en température du corps. Vos muscles, c’est la
même chose : s’ils sont irrigués, ils seront plus performants et vous ne provoquerez aucun traumatisme. De plus, si vous grattez un plat avec une éponge sèche, vous n’allez rien enlever, alors
qu’avec une éponge mouillée, vous serez plus performants.
Cette parenthèse ne doit cependant pas rompre la dynamique du cours/séance : toujours garder en tête le travail à réaliser. Le fait de
souligner instantanément tout dérapage permet de faire évoluer l’apprenant dans les dimensions sociale, comportementale et pédagogique. Ainsi l’accompagnateur montre aux apprenants son niveau de
vigilance vis-à-vis d’eux et « ne laisse rien passer », il maintient son groupe dans son fonctionnement et dans l’enseignement. Parfois, il est intéressant de prendre des faits divers ou des exemples
personnels pour humaniser les interactions. Mais attention aux déviances, il est important de recadrer les relations dès que cela se présente, chacun doit rester à sa place. Des exemples concrets et
l’utilisation des métaphores sont également plus parlants qu’un discours, cela « marque davantage », l’apprenant retient mieux les explications. La comparaison avec un mot ou d’un schéma commun sert
à illustrer ses propos, la compréhension est meilleure.
Séance de temps référent à l’École de la Deuxième Chance de Marseille :
Anissa : Lionel, pourquoi devons-nous faire un portefeuille de compétences ?
Lionel : C’est un outil nécessaire pour trouver du travail, cet outil explique ta vie professionnelle.
Anissa : Mais j’en n’ai pas besoin, je le dis à l’oral.
Lionel : Sans envoyer de CV, tu ne décrocheras pas d’entretien.
Anissa : D’accord pour le CV, mais je ne vois pas l’intérêt de faire un portefeuille de compétences.
Lionel : Il rassemble plusieurs documents : attestations, évaluations, CV, lettres de motivation et tous les autres documents qui relatent ce que tu as
fait.
Anissa : Mais l’oral suffit !
Lionel : Ces documents valident ce que tu avances lors de l’entretien et ils te permettent d’accrocher un recruteur.
Anissa : L’entretien suffit !
Lionel : Imagine que ton sac est un portefeuille de compétences et qu’à la place d’un entretien, tu pars en soirée. On va dire que ton miroir c’est ton CV, ton fond de
teint ta lettre de motivation, le rouge à lèvres tes attestations de stage, ton mascara tes fiches de paye. En fonction de la soirée, tu vas utiliser tel ou tel maquillage pour te mettre en
valeur.
Anissa : Ah oui !
Lionel : En fonction du poste à pourvoir, tu prendras dans ton portefeuille de compétences tel ou tel document.
Anissa : J’ai compris, maintenant !
Lionel : Avec ça tu emballes, tu plaisantes, tu rassures ton interlocuteur.
Anissa avait du mal à saisir l’intérêt d’un portefeuille de compétences : une petite illustration de la vie quotidienne lui permet de comprendre l’utilité de ce
document. L’humour permet d’entrer en contact ou de dédramatiser les problèmes, les erreurs, etc. Attention, ne pas confondre l’humour et l’ironie : faire de l’humour sur un apprenant en faisant rire
les autres devient de l’humiliation. Auquel cas le travail déjà accompli avec l’apprenant est perdu et on met davantage de temps à créer ou recréer le lien social souhaité. D’autre part,
l’interaction ne devient plus « sérieuse », elle perd en crédibilité. On s’éloigne de l’objectif.
Les règles de fonctionnement
Dans un contexte où il existe un melting-pot d’apprenants, il est nécessaire, lors du premier face à face collectif, de poser les codes d’un contexte choisi, des
cours/séances, des sorties, etc. Ces codes, une fois intégrés, permettent aux apprenants, souvent caractérisés par un manque de conventions sociales « normées », de se comporter de manière adaptée
dans différents milieux. Cette trame commune à tous est l’épine dorsale de l'accompagnement. Les consignes et exigences doivent être peu négociables car, à terme, cela provoque de la confusion dans
le contexte d’insertion ou dans la vie privée des apprenants. Ainsi, dans leur nouveau contexte, ceux-ci trouvent un cadre plus sécurisant. D’ ailleurs, certains sont parfois à la recherche d’un
milieu stable, avec des règles prévisibles et identifiables, afin de développer un sentiment de confiance. Mes codes peuvent être : écouter, ne pas couper la parole, interdire le port de la
casquette, déposer au vestiaire le mp3, le blouson et la sacoche, s’équiper d’une tenue sportive obligatoire, respecter les règles de jeu… < Dès lors que cet apprentissage des codes est intégré,
les apprenants savent que ce cadre ne changera pas et ils peuvent « s’appuyer » sur ce sentiment de sécurité pour trouver leur place et progresser au niveau comportemental et pédagogique. En prison,
la promenade est le seul moment de la journée où l’apprenant peut se défouler. Je sélectionne Sami, un ancien, pour faire l’échauffement. Les nouveaux veulent immédiatement commencer
l’activité.
Je rassemble tout le monde :
Lionel : S’il vous plaît, venez vers moi !
Sami va prendre l’échauffement.
Akim : Passez-moi le ballon !
Lionel : Non, Sami va d’abord faire l échauffement, écoutez-le et après on rentrera vite dans le vif du sujet.
Sami (se tournant vers Akim) : Hey ! mon couse !
Lionel : Sami ! Sami : Comment tu t’appelles ?
Akim : Akim, pourquoi ?
Sami : C’est pour faire ta connaissance, et puis tu n’es pas mon cousin.
Lionel : Sami, comment se fait-il qu’avant chaque activité sportive nous devons nous échauffer ?
Sami : J’allais le dire, mais tu me stresses !
Lionel : O.K., je me décale.
Sami : Dans un moteur diesel, tu as de l’huile. Le temps qu’elle circule, tu ne peux pas appuyer sur l’accélérateur tout de suite, le
moteur doit chauffer. Nos articulations ont également un liquide qu’il faut chauffer, comme les muscles, pour éviter les traumatismes. Tout le groupe s’exécute sous la conduite de Sami. Pendant
l’activité, tous les apprenants écoutent Sami lorsqu’il s’exprime pour signaler une faute ou une consigne. Sami a confiance en lui et a retenu « la leçon ». Certes, cette démarche de face à face avec
le groupe prend du temps, mais elle est fondamentale pour la suite du parcours, afin de réussir au mieux une bonne intégration. L’énonciation des codes doit donc être claire pour être appréciée par
tous. Par moments, il est nécessaire d’activer la mémoire et de rappeler les expériences ou interventions qui ont permis de « résoudre »telle ou telle situation. C’est beaucoup plus parlant pour
l'apprenant.
Je marche dans une aile du bâtiment A d’une prison pour récupérer les détenus sélectionnés pour l’ activité sportive :
Hacène : Lionel, hier je ne suis pas sorti, tu peux me prendre en sport ?
Lionel : Non ! Qu’ est-ce qui t’est arrivé ?
Hacène : Je n’avais pas le moral…
Lionel : Et en un jour tu l’as récupéré ?
Hacène : Oui, je suis en pleine forme ! Lionel : Il y a deux mois, tu m’as dit la même chose, le lendemain je t’ai pris et tu as créé des
incidents durant l’activité. Tu t’en rappelles ?
Hacène : Oui, mais c’était pas ma faute. Lionel : Tu connais le règlement, d’ailleurs la dernière fois, lorsque nous avons joué au basket, tu as râlé parce que Benjamin
ne respectait pas les règles du jeu, ce qui a provoqué un début de bagarre.
Hacène : Oui, mais il a tapé sur la main d’Anthony pour récupérer le ballon.
Lionel : Je sais, sur le principe tu as raison, mais je n’ai pas eu le temps de le sanctionner que tu t’es emporté. Même dans le jeu tu dois respecter des règles, pour
que le jeu puisse se dérouler dans les meilleures conditions, avec des sanctions en cas de faute. Tu l’as même dit avant de t'énerver.
Hacène : Je sais, mais c’est lui qui est venu me provoquer. Lionel : Je n’ai pas eu Benjamin en entretien individuel, il ne sait pas encore comment je fonctionne, par
contre toi, oui !
Hacène : Je vais pas me laisser faire !
Lionel : En répondant, tu provoques une telle situation.
Hacène : Si je dis rien, je passe pour une « dinde »!
Lionel : C’est plus dur de se maîtriser que de répondre. En voulant « faire l’homme », tu as mal réagi. Regarde Anthony, c’est lui qui a subi la faute, pourtant il n’a
rien dit, il sait que j’allais intervenir, il a respecté les consignes.
Hacène : Moi aussi, mais c’est un nouveau, il fallait lui montrer !
Lionel : Ce n’ est pas ton rôle, c’est mon travail. Maintenant, qu’est-ce qui me prouve que tu vas bien te comporter ?
Hacène : Rien, juste ma parole.
Lionel : Je te propose un essai vendredi prochain. À défaut, plus de sport durant un certain temps, tu n’auras plus que les promenades.
La balle est dans ton camp, je vais voir comment tu vas l’exploiter.
Hacène : O.K., merci......
Tutoiement et vouvoiement
Pour maintenir une certaine distance pendant leur séance, quelques accompagnateurs préfèrent utiliser le vouvoiement plutôt que le
tutoiement. Le vouvoiement est un mécanisme permettant aux accompagnateurs de fixer une barrière entre eux et l’apprenant. On dit qu’il est une marque supplémentaire de respect. C’est un moyen
d’approcher le monde professionnel où le vouvoiement est de rigueur. On reproche aux « tutoyeurs » de tomber dans l’affectif et de casser la barrière, et donc par la suite de ne plus être objectif.
Cependant, le tutoiement a pour avantage d’être accepté par les apprenants qui ont ainsi le sentiment d’être sur un pied d’égalité et, au-delà de la portée symbolique, cela les rassure. Le
vouvoiement et le tutoiement ne sont pas des moyens pour mettre en activité les apprenants, cela se saurait. Quoi qu’il en soit, il faut se sentir à l’aise et être à l’écoute sur la manière dont on
communique. Au-delà de la qualité des exercices, la mise en place d’objectifs, les mots choisis, l’ intonation de la voix et le fait que, tout simplement, l’ accompagnateur s’intéresse à l’apprenant
et se rende disponible pour lui, engendrent une meilleure implication de ce dernier, quelle que soit la formule choisie.
Prise de contact avec un nouveau groupe :
Lionel : Bonjour à tous !
Le groupe : Bonjour !
Lionel : Je suis votre formateur référent, je m’appelle Lionel. Je préfère vous tutoyer si cela ne vous dérange pas. Par contre, lors des
jeux de rôles ou des simulations d’entretien, j’emploierai le vouvoiement pour être plus proche de la réalité.
Bilel : Monsieur, on peut vous tutoyer aussi ?
Lionel : Si tu préfères… Par contre ce n’est pas parce qu’on se tutoie qu’il n’y a pas de respect réciproque, je reste ton formateur : attention de ne pas franchir la
limite. Certains stagiaires, parce qu’ils me tutoient, pensent qu’ils peuvent par exemple se permettre d’arriver en retard sans être sanctionnés…
Bilel : Ce n’est pas pour ça ! Moi, je préfère vous vouvoyer, c’est plus facile pour moi.
Mohamed : Peut-être qu’avec le temps, je vous tutoierai, monsieur !
Lionel : Les retardataires essayent de travailler le côté affectif et familier du tutoiement avec des « mon frère » ou « c’est la famille »... Ils pensent que je vais
changer d’avis !
Bilel : Ils vous emboucanent !
Lionel : Comme tu dis… Malheureusement pour eux, ils restent à la porte.
Vigilance
L’accompagnateur doit être vigilant, aussi bien sur le plan des contenus que lors de la tenue de ses cours/séances. En effet, pour éviter que l’apprenant ne tombe dans
la lassitude, l’accompagnateur doit se remettre en question, créer des contenus et s’adapter à l’évolution sociale. Il doit, pour ce faire, être regardant sur tous les changements de l’apprenant et
proposer des documents pour maintenir la motivation. En face à face, il doit aussi créer des petites variations répétitives qui peuvent surgir à tout instant, par exemple modifier son poste
d’observation, sa participation aux activités, ou stopper un exercice pour réagir sur un fait marquant. Ces petits changements sont aléatoires, en fonction du contexte, mais restent tout de même
prévisibles pour l’apprenant : ce dernier a « pris l’habitude » de ce type de comportement, le sentiment de sécurité est toujours présent. Cet état de vigilance maintient l’apprenant sur « les bons
rails » vers la destination de l’objectif final. Dans un cours de sport ou dans une salle, il m’arrive volontairement : − de sortir ou de m’écarter, et de revenir à l’improviste :
Lionel : Alors Farès ! Cela fait deux fois que je rentre et deux fois tu as les bras croisés ! As-tu compris l’exercice ?
Farès : Oui, je me mets au travail.
Lionel : J’espère, car la prochaine fois tu sors ! − de proposer des situations nouvelles :
Lionel : Léon, tu vas plutôt faire cet exercice-là ! Léon : Ah bon, pourquoi ? Lionel : Je m’aperçois que tu n’as aucune difficulté.
Léon : Justement, laisse-moi continuer.
Lionel : Tu n’apprends rien de plus, tu as gagné cette compétence, nous reviendrons dessus plus tard pour savoir si elle est définitivement acquise.
Léon : Mais j’étais bien dans mon travail !
Lionel : Je sais, tu vas l’être davantage quand tu auras réalisé cet exercice, il est à ta portée, tu vas être fier quand tu l’auras terminé.
Tout, tout de suite
L’apprenant souhaite réaliser ou posséder « tout, tout de suite ». L’accompagnateur ne doit pas céder à la tentation de donner ou d’aller au plus vite. L’apprenant doit
apprendre à patienter malgré son désir d’être satisfait tout de suite. L’accompagnateur doit lui montrer que l’impatience peut être source de conflits, et obtempérer seulement que quand cela est
vraiment nécessaire, voire urgent. Si l’accompagnateur donne « tout, tout de suite », il regrettera plus tard de ne …
Lionel Silvy
